Avant-propos
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Pierre Peyrolle est un peintre en marge. On avait jusqu'alors de cette notion l'image d'un peintre incompris parce que trop en avance sur son temps, Cézanne, Van Gogh, Gauguin. Mais les avant-gardes ont triomphé, la transgression des langages picturaux et des esthétiques établies s'est imposée comme une norme et les « peintres maudits » sont entrés au musée. Aujourd'hui quel artiste ne se revendique pas du dadaïsme et de Marcel Duchamp, ne répète pas le geste fondateur de l'inventeur des « ready-made », et ne produit pas une oeuvre qui est en même temps sa propre théorie ?

Pierre Peyrolle va plus loin. Il prétend abolir le temps perdu, il entend retrouver le temps passé. Le temps perdu c'est celui mis par toute la peinture moderne à contester les bases même de la représentation.

Le temps passé, c'est celui de la grande peinture dont il se revendique ouvertement et dont il voit en Salvador Dali et en Francis Bacon, les derniers représentants. Son geste, apparemment réactionnaire, consiste à élever un témoignage de ce qu'il est encore possible de peindre « le pinceau à la main ». Et quel pinceau : le fameux zéro de la « série sept » de Windsor et Newton, l'arme même des restaurateurs de tableaux. Pierre Peyrolle aimerait peindre comme Hyacinthe Rigaud et ses ciels ont le réalisme quasi météorologique des ciels de Tiepolo. Mais alors, pourquoi peint-il des cauchemars que ni Rigaud ni Tiepolo n'auraient pu imaginer ?

Les cauchemars de Pierre Peyrolle sont ceux d'un homme qui, après avoir assisté au spectacle de l'effroyable xxème siècle, avec son totalitarisme mais aussi la sécularisation rampante du sacré, s'est réfugié dans une fondamentale et définitive mélancolie. Les signes, les symboles, les images dont Pierre Peyrolle peuple ses tableaux (et Dieu sait si ses tableaux sont loin d'être vides) ne se rattachent à aucune cosmogonie. On y reconnaît seulement les fragments de la culture occidentale mais ceux-ci, pour reprendre le vers connu de Stéphane Mallarmé, ne sont que « calmes blocs ici bas chus d'un désastre obscur ». Les paysages que nous montre Pierre Peyrolle, appartiennent à un temps irrémédiablement disparu. Ils ne figurent plus dans la mémoire vivante, ils ne sont même pas l'évocation d'une arcadie que les spectateurs tels des pasteurs autour d'une stèle funèbre, auraient pur évoquer: « Et ego in arcadia... » au moment où nous les regardons, le naufrage est consommé, la grande peinture a basculé au-delà de l'horizon pour s'enfoncer dans des abysses dont elle ne reviendra pas de sitôt. Reste alors à susciter des émotions, à provoquer des sensations. Les tableaux de Pierre Peyrolle en ce sens pourraient être pareils à ces objets qui servaient de déclencheur au petit Marcel : le pan de mur jaune ou la sonate de Vinteuil, le pavé branlant dans la cour de l'hôtel des Guermantes, plongeant soudain le narrateur de la « Recherche » dans un temps non plus passé mais retrouvé, revécu avec une joie ineffable. Des peintres figuratifs modernes comme Balthus, mais aussi Morandi ont excellé dans ce genre, comparable à un genre littéraire fort en vogue au XVIIe siècle : la « consolatio ». Sauf que Pierre Peyrolle se refuse à nous offrir ce réconfort.

Ses tableaux, pareils aux vanités des grands maîtres flamands où, à côté des splendeurs profanes, les brocarts, les étoffes, les bijoux, figuraient toujours une tête de mort ou une charade funèbre, s'éloignent irrémédiablement au fur et à mesure que nous croyons les découvrir. La jouissance qu'ils nous offrent est sans arrêt contrarié par la présence de la mort en filigrane. En ces sens, cette figuration minutieuse dont Pierre Peyrolle a fait sa marque de fabrique est bien plus « abstraite » que la peinture du même nom, bien plus « conceptuelle » que l'art vide des maîtres du rien.

Or, Pierre Peyrolle sait bien qu'il ne ressuscitera pas la grande peinture. Sa virtuosité extrême, sa précision artiste, son acharnement à persévérer dans une représentation clinique de notre civilisation, ne lui rendront pas la vie.

Il lui reste donc à élever dans le lointain un mausolée aussi hautain et inaccessible que celui de l'lle des Morts, de Arnold Böcklin dont le peintre a d'ailleurs réalisé trois « énormes commentaires picturaux. Ces signaux qu'il nous envoie depuis une épave engloutie, Pierre Peyrolle ne compte guère qu'ils soient perçus par nous, ses contemporains. Les conservateurs de musée, les critiques d'art, les collectionneurs même n'ont que faire de cette encombrante peinture d'histoire, ou plutôt de cette peinture de la fin de l'histoire.

Sa précision, sa cohérence, son laconisme contrastent trop avec ce qui pend aujourd'hui des cimaises : le flou, le bavard, l'indécis. Alors, Pierre Peyrolle continue de peindre comme on se suicide. Ou plutôt comme on se sacrifie. Pour dresser, au-dessus du flot de la médiocrité une pierre d'attente.

Pierre Rival